Nouveauté 2007 : un blog-pêle-mêle...

Le principe du blog: un texte, une illustration, un lien (sur le titre)... le rapport entre les trois existe toujours, même s'il peut ne pas être évident à l'oeil nu. Pour ce qui est des illustrations, si vous n'êtes pas sur un mac, vous allez les voir d'un coup d'oeil, réunies dans ce pêle-mêle, émergeant tour à tour de manière aléatoire. Chacune d'elles va avec un article. Si vous voulez en savoir plus, descendez la page ou utilisez les liens d'archivage situés à droite.

2009/04/21

What I loved

- Vous ne m'avez pas compris, dit-il lentement. Je ne demande pas qu'on s'intéresse. Pourquoi s'intéresserait-on? Je me demande pourquoi vous êtes intéressé.
Je le lui expliquai. Nous nous assîmes par terre, avec les tableaux devant nous, et je lui expliquai que j'aimais l'ambiguïté, que j'aimais ne pas savoir quoi regarder dans ses toiles, que souvent la peinture figurative moderne m'ennuyait, mais pas la seinne. Nous parlâmes de De Kooning et, en particulier, d'un petit tableau que Bill trouvait inspirant, Autoportrait avec frère imaginaire. Nous parlâmes de l'étrangeté de Hopper et de Duchamp. Bill appela ce dernier "le couteau qui a mis l'art en pièces". Je pensais qu'il disait cela dans un sens négatif, mais il ajouta: "C'était un grand mystificateur. Je l'adore."
Quand j'attirai son attention sur les poils rasés en train de repousser qu'il avait peints sur les jambes de la femme maigre, il me dit que lorsqu'il se trouvait en présence de quelqu'un il avait souvent le regard attiré par un détail - une dent cassée, un sparadrap sur un doigt, une veine, une coupure, une rougeur, un grain de beauté - et que, pendant un instant, cet élément isolé dominait sa vision; et qu'il souhaitait reproduire dans son oeuvre de tels instants. "La vison est un flux", dit-il. Je mentionnai les récits cachés dans ses tableaux et il répondit que, pour lui, les histoires étaient comme le sang irriguant un corps: les voies d'une vie. C'était une métaphore révélatrice, et je ne l'oubliai jamais. En tant qu'artiste, Bill traquait l'invisible dans le visible. Le paradoxe, c'était son choix de représenter ce mouvement invisible au moyen d'une peinture figurative, qui n'est rien d'autre qu'une apparition figée - une surface.

"Tout ce que j'aimais" est un formidable roman de Siri Hustvedt, qu'on peut lire de plusieurs manières. Il se déroule à New York, dont il donne à voir plusieurs quartiers, il porte sur l'amour et l'amitié, il se déroule le temps d'une vie d'adulte, il parle d'art, de peinture et de poésie, ainsi que d'études, de recherche... bref c'est un roman très riche.
Pour peu qu'on soit sensibilisé à la question, comment ne pas y voir aussi un roman sur les troubles de l'atttachement? Et qui plus est, une formidable histoire qui sonne plus juste que bien des développements sur ce sujet...

2009/01/31

Encore une trouvaille ?







C'est sur le site
http://www.compteur.cc/
et ça ne nécessite aucune compétence particulière...

2009/01/12

Charity Business sur le net : les moteurs solidaires

Le principe: d'une pierre deux coups, nous on cherche et eux ils donnent...
Le plus ancien: Doona, avec l'interview de son jeune fondateur. D'autres ont suivi: Veosearch, Hoosek, Doneo... Le principe est légèrement différent de l'un à l'autre: sur Doona, les internautes votent pour l'association à qui faire le don, sur Hoosek, on s'identifie et chaque recherche génère des fonds pour les associations qu'on a choisies...
Autre possibilité: les moteurs écologiques, qui génèrent des fonds pour planter des arbres, Ethicle, Ecosearch, Ecocho.
Ces sympathiques moteurs solidaires n'ont évidemment pas créé une base de données spécifiques, ils utilisent les services des grands moteurs existant, tout au moins de certains d'entre eux, tous ne jouant pas le jeu, certains les accusant de générer des clics frauduleux.
Au choix; donc...
Les bannières des sites qui en proposent:

doona468x60-1


Le moteur de recherche écologique

2008/11/11

Quelque part entre Paris et Bucarest...

- Excusez ses petites manies, dit posément le jeune homme. Il me demande tout le temps de déclamer - il pense peut-être que j'ai une meilleure diction -, il me demande de déclamer "Que faire du Temps?" Voici à peu près sa grande découverte: la question "Que faire du Temps?" exprime l'ambiguïté suprême de la condition humaine. Car, d'une part, les hommes - tous les hommes! - veulent vivre longtemps, centenaires si possible; mais pour l'immense majorité, dès qu'ils ont soixante ou soixante-cinq ans et prennent leur retraite, c'est-à-dire qu'ils deviennent libres de faire ce qu'ils veulent, ils s'ennuient: ils découvrent qu'ils n'ont que faire de leurs loisirs. D'autre part, plus l'homme avance en âge, plus son temps intérieur accélère son rythme, si bien que ceux-là même, fort rares, qui sauraient que faire de leur temps libre, n'arrivent pas à réaliser grand-chose. Enfin, il faut ajouter à tout cela...


Mircea Eliade, Le temps d'un centenaire, éditions Gallimard, 1981

2008/10/21

Mauvaise nouvelle sur la toile...


Mon web appeal est, je l'avoue, totalement consternant... Mais si c'était mon seul problème, je pense que je m'en remettrais!

Vous voulez connaître le vôtre? Cliquez sur le titre de l'article...

2008/05/02

J'ai la mémoire qui flanche...

... Je m'souviens plus très bien
Quel pouvait être son prénom
Et quel était son nom
Il s'appelait, je l'appelais
Comment l'appelait-on
Pourtant c'est fou ce que j'aimais
L'appeler par son nom

J'ai la mémoire qui flanche
Je m'souviens plus très bien
De quelle couleur étaient ses yeux
Je crois pas qu'ils étaient bleus
Étaient-ils verts, étaient-ils gris
Étaient-ils verts de gris
Ou changeaient-ils tout le temps de couleur
Pour un non, pour un oui...


2007/12/03

L'heure H

La mère de Mink regardait les enfants par la fenêtre du premier.
Les enfants! Elle secoua la tête. Ils mangeaient bien, dormaient bien, ils iraient lundi à l'école. Leurs petis corps vigoureux se portaient bien. Elle écouta.
Mink parlait avec chaleur à quelqu'un, près du rosier, bien qu'il n'y eût personne.
Les enfants sont bizarres. Et la petite fille, comment s'appelait-elle donc? Anna? Anna prenait des notes sur son calepin. Mink posait une question au rosier, puis elle dictait la réponse à Anna.
- Triangle, dit Mink.
- Qu'est-ce que c'est, demanda Anna en articulant, qu'un tri...angle?
- Aucune importance.
- Comment ça s'écrit?
- T-r-i..., épela Mink, lentement. Oh, et puis zut! épelle-le toi-même. Elle passa à d'autres mots. "Faisceau, dit-elle.
- Je n'ai pas encore fini tri...angle, dit Anne.
- Hé bien, dépêche-toi, vite!"
La mère de Mink se pencha à la sa fenêtre. "A-n-g-l-e, épela-t-elle, pour Anna.
- Oh, merci, Mrs Morris!" dit Anna.
Mrs Morris descendit en souriant pour nettoyer l'entrée avec le dépoussiéreur magnétique.


L'Heure H, de Ray Bradbury, nouvelle écrite en 1947 et traduite en 1954, qu'on peut trouver dans différents recueils, entre autres chez Flammarion. Ecrivain de science-fiction, Bradbury n'en décrit pas moins finement les relations entre les êtres, ici les relations parents-enfants, plus précisément la mésaventure que les enfants des années quarante, qui jouaient aux Japonais et aux nazis, auront à vivre quand sera venu pour eux l'âge d'être parents. Indépendamment de sa dimension SF, l'histoire nous dit aussi que l'intuition maternelle peut être mise à rude épreuve et que les angoisses que génère l'éducation de ces petit chérubins ne sont pas toujours celles qu'il aurait fallu savoir écouter... "les parents apprennent à faire la sourde oreille", est-il dit. Certes, mais apprennent-ils à la faire au bon moment?

Dans la préface d'un de ses livres, l'auteur dit que très jeune, il s'est donné pour règle d'écrire une histoire par semaine, la quantité n'excluant pas la qualité au contraire... quel rythme!

2007/11/03

Les arpenteurs du monde

Enfin la portière s'ouvrit avec fracas, et Gauss mit prudemment pied à terre. Il recula en tressaillant lorsque Humboldt le saisit aux épaules et s'écria: Quel honneur, quel grand moment pour l'Allemagne, pour la science, pour moi-même!
Le secrétaire prit des notes, l'homme qui se trouvait derrière la caisse en bois souffla: Maintenant!
Humboldt se figea et murmura sans bouger les lèvres que c'était M.Daguerre, l'un de ses protégés; il travaillait à un appareil qui fixerait cet instant sur une couche d'iodure d'argent sensible à la lumière, et l'arracherait à la fuite du temps. Il ne fallait surtout pas bouger, de grâce!
Gauss dit qu'il voulait rentrer chez lui.
Juste un instant, murmura Humboldt, quinze minutes environ, on avait déjà fait des progrès considérables. Encore récemment, cela durait beaucoup plus longtemps; lors des premiers essais, il avait cru que son dos ne les supporterait pas. Gauss voulut se libérer, mais le petit vieillard le maintenait avec une force surprenante, et il murmura: Prévenez le roi! Le messager était aussitôt parti au pas de course. Puis, visiblement parce que l'idée lui traversait l'esprit à ce moment précis, il s'écria: Prenez note, évaluer la possibilité d'un élevage de phoques à Warnemünde, les conditions semblent favorables, me présenter les résultats demain! Le secrétaire prit note.
(...)
Un policier entra dans la cour et demanda ce qui se passait là.
Plus tard, souffla Humboldt, les lèvres serrées.
Ceci est un attroupement, dit le policier. Ou bien on se dispersait sur-le-champ, ou bien il se verrait dans l'obligation de verbaliser.
Je suis chambellan du roi, souffla Humboldt.
Pardon? Le policier se courba.
Chambellan du roi, répéta le secrétaire de Humboldt. Membre de la cour.
Daguerre demanda au policier de sortir du champ. Le policier recula, les sourcils froncés. Premièrement, n'importe qui pouvait affirmer cela, et deuxièmement, l'interdiction d'attroupement était valable pour tout le monde. Et lui là-bas, il montra Eugène du doigt, c'était de toute évidence un étudiant. Là les choses se compliquaient sérieusement.
S'il ne disparaissait pas à la seconde, dit le secrétaire au policier, il aurait des problèmes dont il n'avait encore aucune idée.
On ne parle pas comme ça à un fonctionnaire, dit le policier, l'air hésitant. Il leur donnait cinq minutes.
Gauss gémit et se dégagea de force.
Ah non, s'écria Humboldt.
Daguerre frappa du pied par terre. Maintenant cet instant était perdu à jamais!
Comme tous les autres, dit Gauss calmement, comme tous les autres.


Daniel Kehlmann, Les arpenteurs du monde, Actes Sud, 2006. Roman traduit de l'allemand par Juliette Aubert.
Le monde entier n'est que courbe, mesure, calcul... Humboldt a passé sa vie à le parcourir pour en faire des relevés, on le considère comme l'un des pères de la géographie. Gauss appréhendait l'univers sans sortir de son bureau, il a laissé son nom à une courbe qui, paraît-il, était le cadet de ses soucis. Deux vies qui sortent de l'ordinaire, deux hommes qui ont marqué leur époque, deux fous de science, avec leurs travers et leurs ridicules, qui ont aussi eu une enfance, des parents, puis grandi, vieilli... comme tout un chacun.
Si cet ouvrage ne prétend pas rendre compte de leur biographie précise, il n'en est pas moins érudit et l'auteur comble avec bonheur les vides de sa documentation. Le ton est alerte et plein d'humour, on ne s'ennuie pas un instant et on a vraiment l'impression de voir vivre les personnages.
L'illustration vient du site de Yann Arthus-Bertrand qui, à sa manière, fait lui aussi partie des héritiers contemporains des deux grands hommes. On la trouve dans l'ensemble intitulé La terre vue du ciel, site et/ou livre plein de photographies magnifiques et inattendues.

2007/10/21

Addiction à l'image...?

Vous connaissez blogger play?

On y voit défiler les photos mises en ligne sur blogspot - si j'ai bien compris, les dernières photos et en temps réel... Amusant, non?
Evidemment l'éclectisme est la règle et c'est peu dire... c'est d'ailleurs sans doute l'incroyable diversité des images qui est à l'origine de la difficulté à quitter l'écran des yeux...
Allez jeter un coup d'oeil, vous jugerez.

Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez consulter l'article de présentation de blogger; si vous voulez ajouter blogger play à votre page d'accueil google, consultez plutôt l'article du 12/10.

Bonne séance photos!

2007/10/16

Regard sur le monde



Du Vercors au Pérou en passant par l'Egypte et la Crète, pour le plaisir des yeux, un site de photos auquel ce blog a déjà fait des emprunts... celui de Jean-Luc Mathivat, qui ouvre parfois son site à d'autres, comme, par exemple, cette jeune photographe revenue d'Irlande...

On peut choisir son diaporama ou regarder les photos une par une... jolie récréation entre deux clics...

Certaines des photos de Jean-Luc Mathivat peuvent également être vues sur L'internaute.

2007/10/14

La nuit des insomniaques

Une expérience à tenter....?

Concours de Nouvelles des Insomniaques
Recommandé par des Influenceurs

2007/10/09

Egoïste


EGOÏSME (terme de philosphie): On appelle égoïste l'homme qui croit que lui seul existe au monde, le reste n'étant que songe.

A la grande honte de l'esprit humain, il y eut à Paris, au début de ce siècle, un homme qui associa son nom à cette absurdité, un certain Gaspard Languenhaert, originaire de la république de Hollande. Il était si beau, dit-on, et si bien tourné, que les femmes seules eussent suffi à assurer son succès à Paris, mais la philosophie était sa vraie maîtresse et il voulut s'illustrer par une doctrine. Teinté de philosphie anglaise, assez pour saisir les problèmes, trop peu pour les résoudre, il partait de quelques remarques acceptables, dont il tirait des conséquences invraisemblables. Ainsi, disait-il, soit que je m'élève jusque dans les nues, soit que je descende dans les abîmes, je ne sors point de moi-même, et ce n'est jamais que ma propre pensée que j'aperçois. Donc, le monde n'existe pas en soi, mais en moi. Donc la vie n'est que mon rêve. Donc, je suis à moi seul toute la réalité...


Après le bibliothécaire d'Arcimboldo, l'étrange aventure d'un rat de bibliothèque...
Eric-Emmanuel Schmitt, La secte des égoïstes, éditions Albin Michel, 1994. Publié en livre de poche.
Formidable petit livre, bref, à déguster tranquillement...
Je n'avais jusqu'à présent pas lu E.E.Schmitt, m'étant contentée de l'applaudir au théâtre dans Le libertin et L'Evangile selon Pilate (pièce remarquable). Je suis heureuse d'avoir sauté le pas. L'auteur traite la question du rapport à la réalité d'une manière inédite et séduisante, en poussant son héros dans ses derniers retranchements. Je suppose que le rapprochement que je fais, entre la fin du roman et la toute-puissance adolescente, m'est personnel mais quoi qu'il en soit, le roman a certainement plusieurs entrées et plusieurs dimensions. C'est ce qui fait sa force: il n'y a d'oeuvre que lorsqu'il y a rencontre entre l'auteur et le lecteur...
Et bien sûr, rien n'empêche de voir là, encore une fois, une métaphore du travail de l'écrivain...

2007/09/30

Le bibliothécaire d'Arcimboldo


On connaît les saisons du peintre, mais moins les métiers...
La petite exposition du Musée du Luxembourg, présentée par le Sénat, donne l'occasion d'en savoir un peu plus sur Arcimboldo, il faut la saisir: la promenade est agréable et convient à tout âge...

2007/03/04

Insensible vêtement de notre vie

Indéfiniment, le bleu s’évade.
Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l’air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux.

L’air que nous respirons, l’apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l’espace que nous traversons n’est rien d’autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre, tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.



Le texte est de Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu, Mercure de France, 1992, il est extrait de Poezibao.
Le tableau, homme ou femme en bleu des temps modernes, lointain héritier de celui du Titien, pourquoi pas... est une huile sur papier de Dominique Lamirand, peintre et sculpteur, dont on reconnaît ici la manière: les traits forts, le pinceau nerveux et la déconstruction d'un éventuel personnage n'existant que pour occuper l'espace, sont en effet des caractéristiques de ses productions. Une fois qu'on les a vus, les étranges personnages de l'artiste nous accompagnent plus longtemps qu'on ne l'avait imaginé au premier regard comme si l'élégance de leur allure s'était imposée à notre inconscient et nous empêchait de les oublier. Elégance des traits, élégance du coeur, élégance tout court... intelligence et générosité, dans la peinture comme dans la vie... quête du savoir et quête de l'autre... ce tableau dit bien des choses de celle qui l'a peint et comme toute oeuvre véritable, bien d'autres choses encore de qui le regarde...

2007/02/14

Aujourd'hui est un autre jour...

Que se passe-t-il aujourd'hui ?
Evene se propose de répondre à cette question, tout au moins en ce qui concerne le petit monde des lettres...
Dans sa rubrique "contenu pour les webmasters", il donne la possibilité d'indiquer dans un site l'évènement du jour, la chronique du jour, l'anniversaire du jour... Formidable, non?
Impossible cependant d'insérer cela dans un article blogger. On va donc se contenter de la citation du jour, en haut à droite - mais zut, ils ne sont pas au point avec les caractères accentués... dommage!

2007/02/11

Le framboisier


Une vieille femme toute menue, qui avait toujours le sourire aux lèvres, quitta son jardin pour se rendre dans la cuisine. Elle venait de passer vingt minutes en plein soleil, à regarder son beau framboisier qui était mort pendant la nuit. Au lieu des framboises rouges et pimpantes elle avait trouvé des fruits noirs et desséchés qui tombaient sur le sol dès qu'on essayait de les toucher.
La lumière du soleil, pénétrant par la fenêtre de la cuisine, éclairait tout de son éclat doré, tandis que la petite vieille à l'éternel sourire appelait sa soeur, le coeur gros. Sa soeur avait quatre-vingt-huit ans et vivait en Californie. La vieille dame lui dit:
- Le framboisier est mort.
Ce à quoi sa soeur rétorqua:
- Eh bien, les petits-enfants sont virés de l'école et Martha est enceinte et Sam a demandé le divorce et sa femme sort avec une gitane. Le bébé a la grippe et n'arrête pas de tousser. J'étais chez eux l'autre jour et ils ne font plus que parler d'argent depuis que Tom a été renvoyé de l'usine. Pour ne rien de dire de Timothy, qui continue à coucher à tire-larigot, si bien qu'on est tous persuadés qu'il a le sida, la gonorrhée ou un truc dans ce goût-là. Et aujourd'hui, qu'est-ce que je vois aux nouvelles? Il y a eu un ouragan dans les Andes où, comme tu sais, David et Sue sont allés skier la semaine dernière. Nous sommes tous, ici, consumés par le chagrin et l'inquiétude.
La petite vieille qui avait toujours le sourire aux lèvres écouta sa soeur et, lorsque la conversation prit fin, elle raccrocha et resta assise, dans sa cuisine mouchetée d'or.
On frappa à la porte.
- Oui? cria la vieille femme.
Et elle se leva, se dirigea vers la porte à pas feutrés, regarda par l'oeilleton et vit un jeune homme avec une casquette de livreur, tenant un bouquet de fleurs.
Elle ouvrit la porte.
- Non! s'exclama-t-elle, ses lèvres se retroussant en un sourire. Elles ne peuvent pas être pour moi.
- Vous n'êtes pas Melle Marcia...
- Non, jeune homme. C'est la porte d'à côté.
Et la petite vieille qui avait toujours le sourire aux lèvres referma la porte et alla s'asseoir à la table de la cuisine. La journée était longue. Il y avait encore huit heures à passer. Elle avait prévu de manger les framboises une à une de la première à la dernière. Mais le framboisier était mort dans la nuit et il n'y aurait plus jamais de framboises.
La vieille dame posa sa tête sur la table et se mit à pleurer. Elle pleurait chaque jour, là, assise à sa table. Mais ça, personne ne le savait.

Sheila Heti, Les fables du milieu, 10/18, domaine étranger, 2001. Etonnant petit livre, fait de trente nouvelles étranges, récits incongrus, contes, combinant le merveilleux et l'horreur ordinaire, fantasques le plus souvent, cruellement réalistes parfois. Bien sûr, on savait déjà qu'être amoureux d'une princesse qui ne veut pas de vous est le meilleur moyen de ne pas voir sa vie passer, que même une femme qui a tellement peu d'importance qu'elle vit dans une chaussure peut compter pour quelqu'un, mais qui s'est déjà interrogé sur la solitude du petit beignet tombé sur le sol? Même si le voisinage peut surprendre, on croise aussi des gens ordinaires, des pas beaux et des pas belles, des vieillards solitaires, des jeunes à la dérive, des moins jeunes empêtrés dans une vie dont ils ont perdu le contrôle. Le fil directeur semble être la solitude à laquelle chacun est inéluctablement renvoyé, quelle que soit sa nature profonde... A la fin du livre, on ne sait plus trop faire la part des choses entre un merveilleux qui l'est si peu et le quotidien qu'on voit soudain autrement. On n'est pas obligé de tout adorer mais ça vaut le détour...

2006/11/08

Avis de tempête


Le vent faisait rage cette nuit là. Un grain urbain ébranlait ardoises et cheminées tandis qu'une tempête mal lunée déracinait les arbres des parcs et balançait les ponts suspendus comme s'il s'agissait de cordes à sauter. Eole, le maître des Vents, lâcha Borée qui battit de ses ailes sombres et envoya de grosses rafales sur Londres et les Home Counties. Des vieilles dames furent emportées et tourbillonnèrent dans les airs comme des feuilles d'automne desséchées. Les petits oiseaux furent enlevés à leurs branches et lancés et renvoyés comme des volants de badminton d'un bout à l'autre de l'Oxfordshire et du Gloucestershire. Les vaches furent soufflées au-dessus des champs et les cochons se mirent à voler dans le Berkshire. Tous les chiens du Buckinghamshire devinrent fous à essayer de se mordre la queue.
Les poumons gonflés à bloc de Borée se vidèrent et son souffle arracha les enfants à leurs berceaux. Lorsqu'il inspira, poissons et grenouilles furent tirés de leurs rivières et de leurs étangs vers les cieux. Quand enfin les vents s'apaisèrent, les poissons volants, les grenouilles à qui la peur avait donné des ailes et les enfants qui s'étaient mis à voler de leurs propres ailes retombèrent en pluie sur la ville, sauf qu'ils étaient désormais pêle-mêle, et qu'à la place de son nourrisson en pleurs un père affolé se retrouvait en train de serrer une truite frétillante ou un gros saumon (et même dans un cas un marsouin surpris) dans ses bras, tandis que partout on découvrait des petits enfants: flottant sur des feuilles de nénuphar, prisonniers de joncs et de roseaux ou chevauchant les vagues avec l'habileté de dauphins.
(...)

Kate Atkinson, "La maîtresse du chat", nouvelle du recueil C'est pas la fin du monde, éditions de Fallois 2003.
Jolie description de tempête... et la suite de la nouvelle est à la hauteur! Dans ce recueil les personnages s'entrecroisent et au hasard des pages, on retrouve avec plaisir dans une nouvelle un personnage qui, du fait qu'il a été rapidement évoqué dans l'une des précédentes, nous semble une vieille connaissance, voire un familier. L'auteur nous prend par la main et mêle le fantastique au réel de telle sorte que l'on ne s'étonne plus de rien, si ce n'est, éventuellement, du réel...

2006/11/02

L'adieu


J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends


Guillaume Apollinaire

Même si tout le monde va fleurir les tombes le jour de la Toussaint, c'est en réalité le lendemain, le 2 novembre, qui est le jour des morts.

2006/11/01

Bourrasque et brouillard - et puis...


Tu fus conduit au seuil du monde, seuil de toi-même reflété en ce lent voyage, bourrasque et brouillard, désormais tu reposes en chaque instant, merveille et miracle désormais.
Il fut un temps où la feuille se détachant de la branche se séparait d’elle-même, au passage des ans se fissurait, os scindé, poussière comme ruine de soi.



extrait de Portraits de mers (2000), Mondes fragiles, choses frêles, l’Hexagone, 2006, p. 744
Hélène Dorion, Mondes fragiles, choses frêles, poèmes 1983-2000, L’Hexagone, 2006 - repris dans Poezibao
La gravure est de Eun-Kyung Kim-Yun, jeune artiste de Corée du Sud, travaillant en France depuis 1996. Eun-Kyung produit des oeuvres poétiques et aériennes, suscitant paradoxalement aussi bien l'évasion que l'introspection, et auxquelles la photo ci-jointe ne rend pas justice. Il est difficile de décrire l'impression de sérénité que dégagent les gravures colorées; se risquer à les regarder est kamikaze pour qui n'aime que ressasser son quotidien encombré et s'effraie d'avance du regret qu'il aura de devoir ressortir du tableau et de ne pouvoir éternellement rester en apesanteur...

2006/10/27

Faire semblant...


Mon petit
(...)
Donc, dans une tout amicale et paisible conversation entre deux personnes qui sont dans des rapports de parfaite égalité soudain "mon petit" surgit.
Celui à qui il est envoyé en reçoit comme une légère décharge... ou, si l'on ne craint pas de servir d'une encore plus banale comparaison, il éprouve une sensation semblable à celle qu'on a quand on touche une ortie ou quand on frôle du doigt le bord poilu d'une feuille cactus.
C'est alors que le drame, ou si vous aimez mieux, le jeu auquel vous êtes convié commence.
Que fait-il, croyez vous?
La réponse qui aussitôt se présente est que vraisemblablement il fait semblant de n'avoir rien senti et que la conversation sans le moindre cahot se poursuit.
(...)
Mais qu'on se donne la peine de (...) l'observer avec une certaine attention et on perçoit... pas aussitôt, pas facilement, c'est si confus, fuyant... à peine est-ce entrevu que cela a disparu... mais si l'on parvient à le fixer assez longtemps... regardez...
Celui en qui "mon petit" mêlé à d'autres mots s'est introduit, aussitôt l'en sépare, s'en empare, l'examine... c'est bien cela, impossible d'en douter, si étonnant que ce soit, dans le calme, dans la détente parfaite brusquement cette agression, pas la guerre, non, juste une inquiétante, intolérable incursion... à la faveur de l'état de paix une petite troupe s'est permis de franchir la frontière... Aussitôt ici l'alerte est donnée... inutile de sonner le branle-bas de combat, il suffit de recourir à un certain dispositif de défense très efficace en pareil cas... il est tout prêt, "Ne me dites pas mon petit" est là, des mots-fusées qui vont éclairer brusquement l'intrus, le mettre en fuite, lui servir d'avertissement, lui ôter l'envie de recommencer... "Ne me dites pas mon petit"... il suffit de les lancer...
Mais qu'attend-il? Que lui est-il arrivé? Il ne peut pas bouger, il est comme ligoté... c'est, qui de nous ne l'a éprouvé... c'est qu'il est pris dans le fil de la conversation ou plutôt que ce fil autour de lui s'enroule, le tient enfermé... il regarde ces mots qui sont là, tout près... mais il faut pour les atteindre, pour s'en emparer rompre ce fil, le déchirer et arrachant tout, bondissant au-dehors lancer, déclenchant la lumière aveuglante, le fracas: Ne me dites pas "mon petit"... et il n'en a pas la force, le lien qui l'enserre est trop solide, trop bien noué, il fait quelques mouvements pour se dégager, il tressaute faiblement puis il renonce, il fait semblant...
(...)
Faire semblant, comme on fait lorsque l'autre en vous parlant vous envoie quelques gouttes de salive au visage et qu'on s'essuie doucement en prenant garde que l'autre ne s'en aperçoive pas, il ne faut rien lui montrer ce serait indélicat, il ne l'a pas fait exprès...
Il ne l'a pas fait exprès, bien sûr que non, voyons, ce mot lui a échappé, c'est une cheville, un mot de liaison dont il lui arrive parfois de se servir sans aucune intention de se grandir, de désigner de son haut, de réduire à de ridicules proportions... il suffit de le regarder... il serait stupéfait de toute cette agitation, de des troupes traversant les frontières, de ces fils qui enserrent, de ces mots-fusées, de ces remorques, de ces langues étrangères, de ces grenouilles, de ces boeufs, de ces vapeurs brûlantes, de ces bulles, de ces jeux, de toutes ces contorsions, de ces tremblantes tentatives... mais quel écorché vif, mais quel esprit vindicatif, soupçonneux, orgueilleux... et il aurait raison, au fond, n'est-ce pas? Comment vivrait-on si on prenait la mouche pour un oui ou pour un non, si on ne laissait pas très raisonnnablement passer de ces mots somme toute insignifiants et anodins, si on faisait pour si peu, pour moins que rien de pareilles histoires?

Nathalie Sarraute, "Mon petit", L'usage de la parole, éditions Gallimard, 1980, collection folio.
Il ne s'agit pas exactement de nouvelles, plutôt d'essais, encore que l'auteur mette en scène des personnages qui nous ressemblent tellement que ce sont bien des histoires de vie qu'elle nous donne à lire. Ces histoires tournent toutes autour du thème "les mots sont piégés", il y a le mot en trop, comme ici, le mot qui n'est pas dit, et pour cause, le mot inadéquat... En plus du mot, il y a parfois le ton qui va avec les mots, éventuellement celui du "c'est bien... ça" de "Pour un oui ou pour un non", du même auteur. Pour qui aime les mots, je n'en vois qu'un, même s'il est quelque peu galvaudé: incontournable!

2006/10/20

La loi de Coriolis

"Tout a une explication, une raison d'être ou de disparaître. Les seules lois qui nous régissent sont celles de la physique et de la mécanique. Elles contiennent l'ordonnance même du monde. Rien n'est plus agréable que de se sentir calé entre les évidences et les certitudes de la matière."
Il se disait cela en lui-même et il marchait. L'après-midi était doux. Il venait de se raser.
"La force des choses est supérieure à celle des gens."
Il alluma une cigarette, se délecta de l'incandescence fervente du soufre et reprit sa promenade en songeant au théorème de Coriolis et au vortex: "Remplir une baignoire, la vider et observer le sens de rotation de l'eau quand elle s'engouffre dans le siphon. Dans l'hémisphère Nord, elle s'enroule de droite à gauche, dans l'hémisphère Sud, de gauche à droite."
Il s'assit sur un banc et songea à sa propre vie. Il la mit en perspective avec l'inversion du sens de rotation des eaux usées et se demanda si tout ce qui allait de travers dans son existence dans cet hémisphère Nord tournerait dans le bon sens dès qu'il franchirait la barre de l'équateur. Coriolis avait émis, avant toute chose, un théorème d'espérance. Ce qui allait mal quelque part s'arrangeait forcément ailleurs.
"Dans le fond, est-ce bien important de savoir si l'on quittera le monde en s'écoulant de droite à gauche ou de gauche à droite? Je ne sais pas. Mais je ne dois pas m'effrayer à l'avance du vide et de l'ampleur de l'égout. Le théorème est une approche du néant qui ne prend pas en compte la destinée de l'être mais l'ordre de la terre qui le recouvrira. C'est une observation, pas un point de vue. Le départ est-il moins douloureux au sud qu'au nord?"
Son esprit était en proie à une grande confusion. Il sentait qu'en lui la maladie se propageait comme une rumeur, insidieusement. Il n'avait jamais oublié Coriolis à cause du Coriolan de Beethoven. Cela n'avait aucun rapport. Mais quel rapport existait-il entre un homme et une femme, une feuille et un arbre, un père et son fils?
Une douleur désormais familière lui stria le dos. Il n'y attacha pas une attention particulière. La lumière du couchant se reflétait dans les vitrines des magasins. L'avenue le conduisait tout droit vers l'océan. A cet instant, il aurait aimé se laver les mains. Et puis partir avec l'eau, s'enroulant sur lui-même, en accord avec les lois de la Terre. Il se sentait prêt.

Jean-Paul Dubois, "Vous aurez de mes nouvelles", 1991. En version poche, Seuil 2006.
Accompagnées ou non, les drôles de promenades de Jean-Paul Dubois ne mènent jamais qu'à soi-même... fins de vie, nouveaux départs, sait-on jamais? Le narrateur est toujours un homme, il a souvent quitté une femme, il s'en console parfois, mais pas toujours - il se peut aussi qu'il la retrouve un jour... il est parfois malade, voire mort... il est souvent malheureux, heureux peut-être à l'occasion, mais sans toujours le savoir - à moins que ce ne soit le contraire? "La vie est un sport individuel", que nous sommes quelques uns à pratiquer...: autant de lecteurs potentiellement intéressés!
Du même auteur et dans la même veine, il faut absolument lire "une vie française", en particulier si on est quinquagénaire car dans ce cas le plaisir du livre se double de celui d'un rendez vous avec soi-même et ses fantômes à toutes les pages. La dernière page est sublime.

2006/10/12

Une fenêtre ouverte


Voici – de nouveau – une fenêtre
Où – de nouveau – on ne dort pas.
On y boit du vin – peut-être -,
On n'y fait rien – peut-être - ,
Ou alors, tout simplement,

Deux mains ne peuvent se séparer.
Il y a dans chaque maison,
Ami, une fenêtre pareille.

Le cri des séparations, des rencontres –
Toi, fenêtre dans la nuit !
Des centaines de bougies – peut-être - ,
Trois bougies – peut-être… -
Pas cela, et pas de repos
Pour mon esprit.
Et cela – cette chose même –
Dans ma maison.

Prie, mon ami, pour la maison sans sommeil,
Pour la fenêtre éclairée !

23 décembre 1916

Marina Tsvétaïeva, L'offense lyrique, présentation et texte français de Henri Deluy, Fourbis 1992, p. 64.
Lu sur Poezibao, anthologie permanente de la poésie.
L'illustration est un petit tableau de Françoise Reiffers. Cette jeune femme, peintre et sculpteur, porte sur le monde qui l'entoure un regard curieux et bienveillant, comme en témoigne l'empathie qui émane de ce dessin. Ses oeuvres, d'inspiration variée, sont souvent plus toniques et colorées que cette petite encre mélancolique datant de 2000.

2006/07/28

La Seine à Ivry

L'un des tableaux de la très belle exposition du Musée du Luxembourg: l'envolée lyrique, Paris 1945-56. Beaucoup de toiles venant de collections particulières, auxquelles on n'a donc pas facilement accès d'habitude. Plaisir des yeux, même pour le non initié, et un bonus sous la forme de commentaires qui permettent de s'instruire...

Nicolas de Staël, Saint-Pétersbourg, 1914 - Antibes, 1955
La Seine à Ivry , 1952
Huile sur toile, 11,5 x 21,5 cm
Bergen Art Museum. The Stenersen Collection, Norvège
© Adagp, Paris 2006
Bergen Kunstmuseum

2006/07/19

Ailleurs ... ?

le vent qui vient d'ailleurs et porte en soi comme une absence ...


...
Dans le passage de notre souffle mortel
les mots tracent le sens que nous espérions rencontrer
en explorant du regard
chaque soir chaque matin qui hennit en plein ciel -
la bouche ouverte boit
le vent pluvieux toujours resurgissant,
le vent qui vient d'ailleurs
et porte en soi comme une absence
le silence pareil au germe jaillissant
hors du commencement sans visage et sans lieu :
respirer de nouveau, plonger dans le temps fabuleux des noces
où s'étreignent le jour et la nuit emmêlés.

...

La grande Passacaille
Claude Vigée, Danser vers l'abîme, in Dans le Creuset du Vent, Essais, Poésie, entretiens, Parole et Silence, 2003, p. 161. Repris dans Poezibao.

Le tableau est une huile de Dominique Reboux, qui vient d'ouvrir un blog de peinture. Evasion, rêverie, émotion... sont au rendez vous de ces tableaux abstraits pour la plupart d'entre eux, pourtant parfois à la limite du figuratif, oniriques à l'occasion, jouant merveilleusement sur la couleur, et qui, au fur et à mesure qu'on les regarde, entrent pour chacun d'entre nous en résonance avec un souvenir, un songe, un chagrin, un regret, un désir...

2006/06/24

Toute caresse toute confiance se survivent


Je te l'ai dit...

Je te l'ai dit pour les nuages
Je te l'ai dit pour l'arbre de la mer
Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l'oeil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert
Je te l'ai dit pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent.


Paul Eluard

2006/06/17

La vache qui dit...



J'ai vu les vaches
à St Eustache...

Ca commence comme une mirlitonnette et ça met de bonne humeur car c'est vrai qu'elles sont sympathiques ces vaches venues brouter le macadam parisien...
A St Eustache, derrière l'église, j'en ai vu deux, il y en a bien d'autres dans Paris, ce qui donne l'occasion de sillonner la ville à la recherche des autres participantes (sic) de l'exposition Vach'Art, et ce bien au delà de St Eustache.

2006/06/16

Le travail de l'écrivain...

Je n'ai pas eu grand mal à dégager des décombres ces restes calcinés et réduits à presque rien; j'ai jeté un coup d'extincteur sur une toile à bâches et j'ai trainé le corps, qui était d'une légèreté extraordinaire, jusqu'à la toile, d'abord avec la grande gaffe, puis avec la petite. Nous avons aussi retrouvé les dix-huit cochons. Mais, même au jour d'aujourd'hui, j'ai moins de mal à me le figurer en Floride que réduit à cette minuscule silhouette carbonisée que j'ai extraite des cendres.
Bien entendu, à ma grand-mère, j'ai dit toute la vérité et rien que la vérité, pour mornes et ennuyeux qu'aient été les faits:
- Piggy Sneed est mort dans l'incendie de la nuit dernière, Nana.
- Pauvre monsieur Sneed! Je me demande à la suite de quelles circonstances terribles il a été réduit à mener une vie aussi primitive! a-t-elle déclaré avec beaucoup de perplexité et de compassion.
Ce dont j'allais prendre conscience par la suite, c'est que le travail de l'écrivain consiste à la fois à imaginer comment sauver Piggy Sneed et à allumer l'incendie dont il sera victime. Plus tard, j'entends bien plus tard, mais tout de même avant de partir en maison de retraite, lorsqu'elle se rappelait encore qui était Piggy Sneed, Grand-Mère m'a demandé: "Mais, au nom du ciel, pourquoi es-tu devenu écrivain?"
J'étais "son petit", comme je l'ai dit, et elle se faisait sincèrement du souci pour moi. Ses études de littérature anglaise l'avaient peut-être persuadée que l'écrivain est un être destructeur, sans foi ni loi. Alors je lui a raconté toute l'histoire de l'incendie; je lui ai expliqué que, selon moi, si j'avais réussi à inventer une version assez convaincante, assez vraisemblable, j'aurais, d'une certaine manière, sauvé Piggy Sneed. Tout du moins, je l'aurais sauvé jusqu'au prochain incendie, allumé par mes soins, celui-là.
Seulement voilà, ma grand-mère est une Yankee - et c'est la doyenne des diplômées de littérature anglaise de Wellesley. Alors les réponses fantaisistes et recherchées, surtout si elles ont une vocation esthétique, ne font pas son affaire. Feu son mari, mon grand-père, était dans la chaussure; il fabriquait des choses dont les gens avaient un besoin réel: une protection pratique pour leurs pieds. Malgré tout, j'ai fait ressortir à Grand-Mère que sa gentillesse envers Piggy Sneed n'avait pas été perdue pour moi, que c'était cela, outre la précarité assez spécifique de la condition humaine de Piggy Sneed et la nuit de de l'incendie elle-même, qui m'avait permis de découvrir le pouvoir de ma propre imagination, etc. Ma grand-mère m'a interrompu.
Avec plus de pitié que de désir de me vexer, elle m'a tapoté la main en secouant la tête et voici ce qu'elle m'a dit: "Johnnie, mon chéri, tu te serais épargné bien du tracas, vois-tu, si tu avais traité monsieur Sneed avec un peu plus d'humanité de son vivant."
Faute de quoi il m'apparaît que le travail de l'écrivain est de brûler Piggy Sneed - et de tenter de le sauver, encore et toujours.
A jamais.

John Irving, Faut-il sauver Piggy Sneed?, nouvelle issue d'un recueil intitulé Les rêves des autres, éditions du Seuil, collections Points
J'ai beaucoup aimé la première nouvelle, qui donne son titre au livre, et plus encore la deuxième, Un énergumène passe à table, réflexion sur l'intelligence qui donne l'impression d'en avoir... - très gratifiant!
Quant à celle d'où est issu l'extrait ci-dessus, elle développe le thème du rôle de l'écrivain: le besoin d'écrire naît il de la culpabilité, comme la grand-mère de l'auteur a l'air de le penser? Du désir de soulager les autres, comme le suggère un autre passage de la nouvelle? On peut aussi y voir une quête de vie éternelle ou une forme de mégalomanie qui consiste à se prendre pour Dieu le Père et à se donner un droit de vie et de mort sur des personnages dont on se persuade qu'ils ne sont pas totalement imaginaires en rendant très floue la frontière fiction - réalité...
Mais après tout, est-ce important de savoir pourquoi on devient écrivain? Au fond, pour les lecteurs, ce qui est important, ce n'est pas le pourquoi...

2006/06/12

Chromophobia

Excellent film - appréciation candide de non cinéphile.
Entre l'étude sociale et l'histoire d'une amitié trahie, les vicissitudes de la vie de tous les jours quand on est assez riche pour avoir le temps de s'ennuyer ou quand au contraire, on ne peut se permettre de penser qu'à la survie... Mais tout bascule quand d'un côté la survie n'est plus envisageable qu'à très court terme et de l'autre, la position sociale est mise en danger et les repères éclatent. Ce jour là une femme accepte enfin de taillader sa bulle de narcissisme et de devenir la mère de son fils et la femme de son mari, et un père clandestin prend ses responsabilités. Personne n'est complètement bon ou mauvais, les choix ne sont pas faciles mais finalement ceux qui s'en sortent le mieux sont ceux qui assument. Trahir ne fait pas le bonheur, ce qui a un côté très moral - mais d'un autre côté, la trahison avait en l'occurrence quelque chose de civique, même si elle avait d'autres motivations... et la morale n'est pas vraiment la question... Sur ce sujet comme sur les autres, sans arrêt on passe d'une ambiguité à l'autre, on assiste impuissant à des glissements de sens, la trahison entre amis est délibérée ou involontaire, ainsi celle à laquelle peut donner lieu une interprétation supposée "objective" de la réalité de l'autre à partir de quelques faits qu'on ne sait pas expliquer...
Trahir, trahison...: est-ce que c'est un film sur la trahison? Peut-être car le thème est décliné sous tous ses angles: trahison amicale, trahison de soi-même, de celui qu'on a été, trahison vis à vis de ses devoirs, trahison vécue par un enfant délaissé, trahison des faits... bref, la vie et bien au delà des milieux sociaux décrits.
Ce film est excellement joué, ce qui ne gâte rien, c'est un plaisir de chaque instant, plaisir des yeux, plaisir de l'intelligence, et on est étonné de constater qu'on a passé plus de deux heures dans la salle. Très bon moment.

2006/06/09

Rien qu'un jour de votre vie

Le cambrioleur

Fermez bien vos portes. J'arrive sans bruit, avec des mains gantées de noir.
Je ne suis pas de l'espèce brutale. Ni de l'espèce vorace et stupide.
Sur mes tempes et mes poignets, vous pourriez admirer le dessin délicat des veines, si l'occasion vous en était donnée.
Mais je n'entre dans vos chambres que lorsqu'il est tard, quand le dernier des invités est parti, quand vos lustres hideux se sont éteints, quand tout le monde dort.
Fermez bien vos portes. J'arrive sans bruit, avec des mains gantées de noir.
Je ne viens que pour quelques instants, mais tous les soirs sans relâche et dans toutes les maisons sans exception.
Je ne suis pas de l'espèce brutale. Ni de l'espèce vorace et stupide.
Le matin, quand vous vous réveillerez, comptez votre argent, vos bijoux, rien ne manquera.
Rien qu'un jour de votre vie.

Agota Kristof, C'est égal, éditions du Seuil, collection Points
Curieux recueil de nouvelles, dont le titre donne le ton. Certaines d'entre elles sont bien de "courtes histoires", elles traitent de petits évènements anodins qui nous sont arrivés à tous un jour ou l'autre, ou qui auraient pu nous arriver, d'autres confinent à la folie... ce qui ne veut pas dire qu'elles ne nous touchent pas. D'autres encore semblent ne pas être vraiment des histoires et nous "donnent des nouvelles" - mais de qui? De nous, peut-être... Petits instants de vie décortiqués et traités sur le mode de la dérision ou au contraire revus au travers du prisme de l'enfance et des premières amours, instants décisifs parfois plus rêvés que vécus - mais fait-on bien la différence?

2006/06/06

Pourquoi tu ne m'aimes pas ?

Linda fronça les sourcils; elle s'assit brusquement sur sa chaise longue, les genoux contre sa poitrine, les mains croisées sur ses chevilles. Oui, voilà son véritable grief contre la vie. Voilà ce qu'elle n'arrivait pas à comprendre. Voilà la question qu'elle posait et reposait sans cesse, en guettant une réponse qui ne venait jamais. On pouvait bien raconter que la maternité était le lot commun des femmes. Ce n'était pas vrai. Elle, en tout cas, pouvait prouver que c'était faux. Elle était brisée, abattue, vidée de tout courage par ses maternités. Et ce qui rendait la chose doublement difficile à supporter, c'est qu'elle n'aimait pas ses enfants. Il ne servait à rien de prétendre le contraire. Même si elle en avait eu la force, elle ne se serait jamais occupée des petites, elle n'aurait pas joué avec elles. Non, c'était comme si un souffle glacé l'avait transie jusqu'au tréfonds de son être à chacun de ces horribles voyages; elle n'avait plus aucune chaleur à leur donner. Quant au petit - ma foi, Dieu merci, maman l'avait pris en charge; il appartenait à maman, ou à Beryl, ou à qui voulait de lui. Elle l'avait à peine dans ses bras. Il lui était si complètement indifférent que pendant qu'il dormait là, à côté... Linda jeta un coup d'oeil sur la pelouse.
Le petit s'était retourné. Il lui faisait face et ne dormait plus. Ses yeux bleu foncé de bébé étaient ouverts; il avait l'air d'épier sa mère. Et tout à coup, un sourire creusa deux fossettes dans ses joues, un large sourire édenté, littéralement radieux.
"Je suis là! semblait dire ce sourire heureux. Pourquoi tu ne m'aimes pas?"
Ce sourire avait quelque chose de si insolite, de si inattendu, que Linda elle-même sourit. Mais elle se ressaisit et déclara froidement au petit:
"Je n'aime pas les bébés.
- Tu n'aimes pas les bébés?" Le petit ne pouvait pas la croire. "Tu ne m'aimes pas, moi?" Il agita sottement les bras en regardant sa mère.
Linda se laissa glisser sur la pelouse.
"Pourquoi souris-tu toujours? demanda-t-elle sévèrement. Si tu savais à quoi j'étais en train de penser, tu n'en aurais pas envie."
Mais il se contenta de plisser les yeux d'un air malicieux et fit rouler sa tête sur l'oreiller. Il ne croyait pas un mot de ce qu'elle disait.
"Nous savons bien ce qu'il en est!" sourit le petit.
Linda n'en revenait pas de l'assurance de cette petite créature... Ah, non, sois honnnête. Ce n'était pas cela qu'elle ressentait; c'était quelque chose de bien différent, quelque chose de si nouveau, de si... Les larmes dansèrent dans ses yeux; elle murmura au petit dans un souffle: "Coucou, mon petit clown!"
Mais le petit avait déjà oublié sa mère. Il était redevenu sérieux. Quelque chose de rose, quelque chose de doux s'agitait devant lui. Il tendit brusquement la main et cela disparut aussitôt. Mais quand il retomba sur l'oreiller, une autre chose apparut, pareille à la première. Cette fois, il était bien décidé à l'attraper. Il fit un énorme effort et roula sur le ventre.

Katherine Mansfield, La Baie
Nouvelle précédant Mariage à la mode, dans le petit livre du même nom, éditions Gallimard, Folio, contenant donc deux nouvelles extraites de La Garden-Party et autres nouvelles

Comment ne pas s'inquiéter de ce que va devenir ce bébé et comment ne pas faire le lien entre ce qui nous est raconté ici et le comportement des maris que décrit volontiers Katherine Mansfield dans ses nombreuses nouvelles? Peut-on rêver d'un monde dans lequel les mères puissent aimer suffisamment leurs enfants pour les vacciner à vie contre l'indifférence à la souffrance de leur prochain et les prémunir de toute humeur belliqueuse...?
Il est vrai que l'univers dépeint par l'auteur a disparu depuis longtemps et les femmes ne sont, dans nos pays tout au moins, plus assujetties à la maternité et peuvent choisir d'aimer leurs enfants. Mais en dehors de cela, les sentiments qui les agitent, cette petite musique intérieure propre à chacun en même temps qu'universelle, curieuse mixture de désirs des profondeurs et de viles lâchetés quotidiennes, ce permanent dialogue intérieur si bien capté par l'auteur, a-t-il tellement changé?
Le Journal de Katherine Mansfield, largement dédié à l'écriture et à ses peines, est au moins aussi passionnant que ses nouvelles, dont il fournit parfois la genèse.

2006/06/03

Une demoiselle sur une balançoire

Un' demoisell' sur un' balançoire
Se balançait à la fête un dimanche
Elle était belle et l'on pouvait voir
Ses jambes blanches sous son jupon noir...
Le marchand lui criait : "Voulez-vous vous asseoir ?
Descendez, descendez, c'est assez pour ce soir,
Si vous restez debout
Vous allez vous casser le cou !"
Mais la demoisell' sur la balançoire / Riait, riait et montait de plus belle
Elle était belle et l'on pouvait croir' /Qu'ell' s'envolait pour toujours dans le ciel
Mais c'était défendu / Elle est redescendue
Quand elle est descendue / Moi j'étais tout ému
(...)
Je lui ai proposé : "Voulez-vous m'épouser ?"
A la mairie du douzième / J'ai dit oui, elle de mêm'
Je l'ai prise par le nez / Par le cou, par le bras / J'l'avais tout contre moi
Mais ça n'l'amusait pas / Ell' m'a dit : "J'vous remercie
Je préfèr' retourner là-bas..." / Et voilà qu'ell' m'a laissé
Pour aller s'balancer ! ...

Chanté par Yves Montand - Paroles: Jean Nohain, Musique: Mireille
© 1950 Editions Warner Chapell

Une photo sans jupon et en position assise... Mais la balançoire monte très haut et la demoiselle pourrait bien ressembler à celle de l'histoire...

2006/05/30

Espérance

Plonger dans la ténèbre des yeux suppliants,
Tendre vers le vide des mains nostalgiques,
Au bruissement léger des feuilles prêter l'oreille,
- Et espérer un miracle, attendre un signe.

Sept fois désespérer, sept fois croire,
Secrète consolation, récompense proche, vigilante,
Sombrer dans l'oubli puis soudain s'éveiller,
- Maudissant le jugement, accueillant le jugement?

Chercher refuge dans les images du passé,
Présence rassurante, pure,
Frémir d'une plainte contenue, et jusqu'à la lueur du jour,
- S'enivrer d'âpre douleur, d'étrange douceur.


Rachel, Regain, traduction Bernard Grasset, Arfuyen, 2006, p. 31.
Lu sur le site Poezibao, une mine pour qui aime la poésie, un régal, quelle bonne idée que cette anthologie permanente que nous offre Florence Trocmé...

Photo Jean-Luc Mathivat - d'autres photos de lui sur l'Internaute-Photos

2006/05/28

L'épouvantail du pays d'Oz...


... voudrait que le magicien lui donne un cerveau...

Celui-ci en a-t-il un avec sa tête fabriquée à partir d'un sac d'hypermarché?

Peut-être que nous sommes quelques uns à avoir le même que lui à l'occasion... Certains prônent le retour à la frugalité, peut-être que ça mérite réflexion...

2006/05/25

Pourquoi j'ai mangé mon père...

Ta saloperie de feu va vous éteindre tous, toi et ton espèce et en un rien de temps, crois-moi! Yah! Je remonte sur mon arbre, cette fois tu as passé les bornes, Edouard, et rappelle-toi, le brontosaure aussi avait passé les bornes, où est-il à présent? Back to the trees! clama-t-il en cri de ralliement. Retour aux arbres!

Pourquoi j'ai mangé mon père, Roy Lewis, éditions Actes Sud, collection Babel

Ce petit livre a été publié en 1960 et il est absolument hilarant - et je ne ris pas si souvent! Comme on peut en juger par l'extrait retenu pour la quatrième de couverture et fourni ci-dessus, le ton est totalement décalé, l'action se situe pendant la préhistoire mais c'est évidemment une fable dont il ne faut pas attendre la moindre parcelle de véracité historique ou scientifique au premier degré - même s'il paraît que c'est Théodore Monod qui est à l'origine de la traduction de ce roman en français, en 1990. En fait, il s'agit d'une réflexion sur l'évolution, destinée à nourrir notre propre réflexion sur notre propre époque. Si on me demandait de rédiger une courte liste de livres à lire absolument, je pense que celui-ci en ferait partie. Bien que j'aie lu ce petit livre il y a plusieurs années, je me rappelle encore qui me l'a indiqué et le plaisir que j'ai eu à le lire.

2006/05/21

Encore et toujours... Molière !

Hier soir, théâtre: "Révisons nos Classiques, travail et recherche autour de Molière".
Dit comme ça, je ne sais pas trop si ça vous tente: bien sûr ça semble sympathique, surtout quand on sait qu'il s'agit d'une troupe d'amateurs, mais quant à susciter l'enthousiasme... c'est moins sûr, on a un peu peur de se retrouver à la frontière du scolaire et de l'intello... Eh bien finalement, quelle erreur d'hésiter, ce spectacle a été formidable. Et à la réflexion, je ne sais pas comment on aurait pu le baptiser autrement, son titre disait exactement ce qu'il était, c'est un travail, c'est une recherche et ça a été, pour nous spectateurs, avant tout beaucoup de plaisir!
Le spectacle avait été organisé de main de maître par Isabel Grenat (cv), qui en était le metteur en scène et l'un des acteurs, sur la base du principe du "spectacle dans le spectacle", dont le public est partie prenante. Nous avons en effet découvert en arrivant que étions supposés venir assister à notre premier cours de théâtre, que les "anciens" animaient. Les anciens en question étaient les acteurs au vrai sens du terme, jouant le double rôle d'élèves d'Isabel en posture d'apprentissage, discutant avec le professeur ou jouant une scène de Molière, alternant déguisements et tenue de ville, discussions à batons rompus et dialogues de scène.
Le principe est très astucieux et le contenu était passionnant. J'ai particulièrement aimé l'idée de jouer deux fois de suite une scène du "Médecin malgré lui", de deux manières très différentes, sans pour autant érailler le texte d'une virgule. J'ai aussi beaucoup apprécié la performance du professeur de philosophie du bourgeois gentilhomme, qui se donnait la peine de nous montrer par ses mimiques qu'il était bien en peine de trouver ce qu'il allait dire quant aux mouvements de lèvres et de dents nécessaires à la prononciation des voyelles; jusqu'à présent, en effet, je n'avais jamais vu que des interprétations dans lesquelles le professeur s'exprimait doctement sur la prononciation de a-e-i-o-u, comme s'il énonçait un savoir acquis, faisant partie de son programme de philosophie.... ce qui semble un peu étonnant.
L'ensemble était excellent, merci à Isabel et aux comédiens de Moi-Jeu

2006/05/18

Et trois tulipes, à ne pas couper...


Bouquet

Trois pensées trois coquelicots trois soucis
Trois soucis trois roses trois oeillets
Les trois roses pour mon amie
Les trois oeillets pour mon ami
Les trois coquelicots pour la petite fille si triste
Les trois pensées pour mon ami
Les trois soucis pour moi

Robert Desnos, Destinée arbitraire, Youki 1930

2006/05/17

J'ai de la chance...

Je suis née
dans une corbeille à papiers
ils ont bien failli la jeter
j'ai eu d'la chance
la femme de ménage était partie en vacances
ils ont bien failli me jeter
j'ai de la chance
...
J'ai grandi
au beau milieu d'un champ d'orties ...

Charlotte etc, Bouquet d'épines
La chanteuse s'appelle Charlotte, le groupe Charlotte etc. Chansons insolites, d'autant que la douceur de la voix contraste avec la noirceur des textes et cette violence contenue qu'on ressent tout en ayant peine à l'entendre tant on est sous le charme... Etonnant.

2006/05/16

Et s'il revenait un jour...

Et s'il revenait un jour
Que faut-il lui dire ?
- Dites lui qu'on l'attendit
Jusqu'à s'en mourir...

Et s'il m'interroge encore
Sans me reconnaître ?
- Parlez lui comme une soeur,
Il souffre peut-être...

Et s'il demande où vous êtes
Que faut-il lui répondre ?
- Donnez lui mon anneau d'or
Sans rien lui répondre...

Et s'il veut savoir pourquoi
La salle est déserte ?
- Montrez lui la lampe éteinte
Et la porte ouverte...

Et s'il m'interroge alors
Sur la dernière heure ?
- Dites lui que j'ai souri
De peur qu'il ne pleure.

Maurice Maeterlinck (1862-1949), Quinze chansons
On peut aussi trouver ce poème dans le livre de Jean Mambrimo, La poésie mystique française, éditions Seghers, 1973

2006/05/15

Devenir ou ne pas devenir sa mère....

"Je ne veux surtout pas ressembler à ma mère": certaines femmes mettent une énergie farouche à se différencier de leur mère (mais curieusement, on constate qu'au fil du temps, ce sont souvent les mêmes qui, à leur corps défendant, se mettent le plus à lui resssembler, physiquement et psychologiquement). Or devenir mère, c'est courir le risque de devenir, au moins inconsciemment, comme sa propre mère: ce que certaines peuvent désirer, mais que d'autres redoutent par-dessus tout.
L'inversion de la transmission est une attitude fréquente chez celles qui, ayant souffert d'un "mauvais rapport" avec leur mère, s'efforcent de faire le contraire à la génération d'après, pour garantir un "bon rapport" avec leur propre fille. Mais les résultats sont souvent décevants, voire contraires aux expectatives. En effet, la mère qui, cherchant à être, elle, une "bonne mère", veut donner à sa fille ce que sa mère à elle ne lui a pas donné, risque de tomber dans un excès inverse, qui obérera tout aussi sûrement ses rapports avec sa fille. C'est le cas notamment des filles de mères "plus femmes que mères" ou "ni mères, ni femmes" qui, ayant souffert d'un manque d'amour, deviennent à l'inverse de leur propre mère, des mères "plus mères que femmes". Ce faisant elles ne sont pas à même de comprendre que ce qu'elles donnent à leur fille, c'est ce dont elles-mêmes ont besoin - mais pas forcément ce dont leur fille a besoin. Et plus la fille se dérobe à cet excès de sollicitude litttéralement déplacé, plus la mère, croyant qu'il lui en faut plus, lui en donne, contribuant ainsi à la détérioration de leurs rapports, qu'elle s'imagine améliorer en offrant à sa fille toujours plus de ce qui lui a manqué à elle - c'est-à-dire, pour la fille toujours trop, beaucoup trop. Derrière l'écran de l'"amour", qui achève de justifier la mère dans son comportement, se défait ainsi, peu à peu, toute possibilité de relation autre qu'une demande maternelle infinie, sous la forme d'un don tout aussi infini, à quoi la fille ne peut oppposer que la dérobade, faute de pouvoir dire à sa mère: "ce que tu crois me donner, c'est pour toi que tu le donnes, faute de l'avoir reçu de ta propre mère; aussi ne puis-je ni le prendre, ni le rendre."

Extrait du livre MERES-FILLES, une relation à trois, de Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, chapitre 26, pages 329-330. Ce livre est passionnant.

2006/05/14

Rêve d'escalier...

Je tombe....
Et c'est long, très long...
Ca fait plusieurs fois que je me raccroche désespérément à un bout de mur, mais quelqu'un a savonné la rampe, mes doigts lâchent et je tombe à nouveau... à chaque fois je crois que je vais réussir à me rétablir, à chaque fois je me trompe... pas de main secourable... alors, je chute encore d'un étage... je me rattrape encore une fois, je glisse à nouveau...
Je tombe... jusqu'où? Est-ce que je vais me faire très mal? Ou tout simplement devoir apprendre à vivre en bas? Dommage... j'aimais bien, moi, ma vie en haut. On a une jolie vue d'en haut - jolie vue, jolie vie? Les deux, ça va ensemble... Mais je continue à tomber et mes regrets n'y changent rien.
Ma chute ne s'arrête qu'à mon réveil, en général en sursaut. Et je me souviens alors, étonnée, de ce cauchemar d'escalier que je faisais quand j'étais jeune, presque symétrique... J'étais dans un escalier interminable, il fallait monter, monter... à chaque fois que j'arrivais à un palier, c'était pour découvrir que la montée devait se poursuivre... Epuisée, je reprenais la montée, essoufflée, de plus en plus certaine de ne jamais arriver en haut, mais ne m'arrêtant pas pour autant, essayant au contraire de monter les marches le plus vite possible... Et là aussi, cela ne s'arrêtait qu'au réveil.
Je crois que les rêves d'escalier font partie des rêves répertoriés dans les dictionnaires d'interprétation des symboles oniriques - et dans certains dictionnaires médicaux, piste à ne pas négliger. Mais je crois aussi que c'est à chacun de savoir ce qu'il a à comprendre de lui-même... A chacun sa vie, ses rêves et ses escaliers...

2006/05/08

Forget-me-not

Week-end à la campagne, réouverture de la maison fermée depuis novembre... a-t-elle voulu nous faire payer notre désaffection? Réouvrir l'eau a déclenché une catastrophe et il a fallu s'activer à grands coups de cuvettes et serpillières...
Peut-être qu'on aurait dû comprendre dès l'arrivée, à la vue de ces myosotis qui, non contents de longer la maison, avaient réussi à s'incruster dans les pierres du seuil de la porte et nous attendaient de pied ferme... Etait-ce pour nous signifier que notre absence avait été ressentie comme une trahison et qu'il allait falloir rendre des comptes...?

2006/05/04

Anthroponymes


J'aime bien feuilleter (sic) le lexique des anthroponymes proposé par Mario Lemoine et ses collaborateurs. On y fait plein de trouvailles.
Ainsi qui sait que le mot barème vient d'un nom de personne, celui de François Barème (ou Barrème?), mathématicien du XVIIème siècle?

2006/05/03

Que reste-t-il ... ?

Cette photo là, elle est à moi et elle représente des gens chers à mon coeur.
Mais c'est vrai que je suis toujours émue par les photos d'inconnus qu'on trouve sur les stands des brocanteurs. Quand je commence à les regarder, j'ai du mal à les lâcher... je me demande toujours si quelqu'un pense encore à la personne du cliché, comment cette photo a pu arriver là, offerte à des regards indifférents ou curieux de tout autre chose que la personne représentée... et je pense à ce voisin dont on m'a dit qu'il avait jeté dans la poubelle de l'immeuble les albums de photos de son père quand il a fallu vider l'appartement...
Quand j'étais petite, on m'a raconté que dans certaines peuplades primitives, les gens refusaient d'être photographiés, pensant qu'on allait leur voler leur âme. Peut-être qu'après tout ils avaient raison et qu'un petit bout d'âme est enserré dans ces carrés de papier jaunis que certains jettent, que d'autres entassent et que d'autres encore gardent si précieusement. Peut-être que c'est cette petite étincelle de vie piégée, ce brin de fil coupé mais pas encore passé dans l'aspirateur, qui me trouble et me fait me poser toutes sortes de questions... Est-ce du voyeurisme que d'observer ce morceau d'intimité qui ne nous était pas destiné? La discrétion et le respect d'autrui voudraient ils qu'on passe son chemin? Et ceux qui ont pris la pose chez le photographe en fixant l'objectif pour d'autres que nous... faut il pour autant refuser de croiser leur regard?
Si vous aimez ces photos qui disent quelque chose de la vie de gens dont vous ne saurez rien d'autre que cette pose figée et cet instant de vie coagulé, allez sur le site "Look at me". Je ne sais pas si c'est ça la vie éternelle, ni si le webmaster de ce site se prend pour Dieu, mais d'une certaine manière, peut-être que ça en donne une idée...

2006/05/02

Une fenêtre ouverte


La mort n’est jamais complète
Il y a toujours, puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin
Une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler, faim à satisfaire,
Un cœur généreux
Une main tendue, une main ouverte,
Des yeux attentifs
Une vie,
La vie à se partager.

Paul Eluard

2006/05/01

Surpris ! 1891

Il paraît qu'il neigeait à Paris le 1er mai 1945. Aujourd'hui, il pleuvait et du coup, quelle chance... on ne faisait pas la queue pour entrer au Grand Palais!
J'ai déjà oublié le nom du critique qui a qualifié le douanier Rousseau de "primitif moderne". Mais l'expo est très belle. Et après avoir vu les jungles du douanier, la seule vue d'un pot de sanseveria fait rêver... ça met l'évasion à portée de regard, y compris dans les rues sombres aux vitrines tristes...
Belle image pour démarrer un blog, non?